La visualisation mentale en entreprise : un outil de coaching
La visualisation mentale évoque d’abord le sport. Le skieur qui refait sa descente les yeux fermés, le basketteur qui répète son lancer franc avant de le tenter. L’image est si bien installée qu’elle en masque le reste : cet outil n’a jamais été réservé aux athlètes, et ses usages les plus utiles au travail ne concernent aucun geste technique.
C’est une technique de préparation mentale utilisée en coaching comme elle l’est en sophrologie, et elle sert en entreprise à préparer une échéance, à prendre du recul sur une situation ou à clarifier une direction.

Un outil qui n’est pas réservé au sport
Le mécanisme est documenté depuis longtemps : imaginer une action sollicite en partie les mêmes régions cérébrales que l’exécuter. Les travaux de neuro-imagerie montrent que l’exécution, l’observation et l’imagination d’un mouvement activent des zones communes, ce qui explique que la répétition mentale produise des effets mesurables sur l’action réelle.
Ces effets ne se limitent pas au geste sportif. Une étude menée par le Laboratoire de psychologie et neurocognition du CNRS et de l’Université Grenoble Alpes, publiée en 2022, a montré qu’un entraînement de quinze minutes à l’imagerie motrice améliorait les performances sur une tâche de langage, c’est-à-dire sur une activité purement cognitive. Les travaux de synthèse vont dans le même sens : l’effet de l’imagerie mentale apparaît au moins aussi marqué sur les tâches cognitives que sur les tâches motrices ou de force.
Les usages hors du sport sont d’ailleurs documentés de longue date. Une recherche publiée dans le Journal of Managerial Psychology a montré que des candidats préparés par imagerie mentale à un entretien d’embauche simulé obtenaient de meilleures performances et déclaraient un stress perçu plus faible que ceux qui n’y avaient pas recouru, sans que leur sentiment d’efficacité personnelle en soit pour autant modifié. Chez les musiciens classiques, l’imagerie fait partie du travail ordinaire de préparation, au même titre que la répétition instrumentale, et les chirurgiens y recourent pour préparer un geste opératoire.
Ce que la visualisation n’est pas
Une confusion revient sans cesse, et elle coûte cher à la crédibilité de l’outil. La visualisation est régulièrement assimilée à la pensée positive, voire à l’idée qu’il suffirait de se représenter un résultat avec assez d’intensité pour qu’il advienne. Cette lecture est fausse et elle rend la pratique inopérante.
Aymeric Guillot, professeur à l’Université Claude Bernard Lyon 1 et spécialiste français de l’imagerie motrice, le formule sans détour : la représentation mentale n’est pas de l’imaginaire. Elle doit être planifiée, contrôlée et fidèle à ce que serait l’exécution réelle. Mal conduite, elle peut être inefficace, et parfois contre-productive.
La conséquence est directe. Se représenter vaguement une réunion qui se passerait bien ne produit rien. Et une image trop éloignée du réel installe une attente que la situation démentira, ce qui fragilise au lieu de préparer. L’exigence porte donc sur la fidélité de l’image, pas sur son optimisme.
Trois usages en contexte professionnel
Se préparer à une échéance est l’usage le plus immédiat. Une prise de parole, un entretien délicat, un comité où l’on sait que la contradiction viendra, une prise de poste. Il ne s’agit pas de réciter mentalement un discours, mais de se placer dans les conditions : le lieu, les personnes présentes, le moment précis où la tension monte, et la manière dont on souhaite y répondre. Ce travail réduit l’effet de surprise, qui est souvent ce qui désorganise le plus.
Revivre une réussite passée répond à un autre besoin, et appelle une précision que l’on trouve rarement écrite. Il s’agit de retrouver une situation qui s’est bien déroulée, de la réactiver dans ses détails et ses sensations, afin de rendre à nouveau disponible l’état interne qui l’accompagnait : la clarté, le calme, l’assurance d’être à sa place. Ce matériau devient ensuite mobilisable pour une échéance à venir, et c’est l’un des usages les plus efficaces de l’outil.
La précision porte sur ce qu’il ne faut pas faire. Rejouer mentalement une situation ratée ne permet pas d’en sortir : la revivre en imagerie la réactive et en renforce la trace. Une situation difficile se retravaille, mais au moyen d’un protocole conduit avec un professionnel, qui en transforme l’issue et l’état associé, et non en la repassant telle quelle.
Se projeter dans un futur souhaitable est l’usage le moins connu, et sans doute le plus intéressant hors du cadre sportif. Il ne vise pas une performance datée mais une direction : un projet, une évolution, un objectif encore flou que l’on cherche à rendre tangible.
C’est ce travail qui structurait l’atelier « Visualiser demain, agir aujourd’hui », co-animé le 1er octobre 2026 à Paris lors d’Épop&, un événement de l’Institut des Futurs Souhaitables. La séance se déroulait en trois temps : poser les principes, expérimenter d’abord à partir d’une situation passée puis en se projetant vers une situation souhaitable liée à un projet ou à un objectif à venir, et enfin partager les ressentis pour mettre en perspective ce que chacun avait vécu. L’ordre compte : revenir sur du vécu avant de se projeter donne au second exercice une matière concrète, au lieu de le laisser flotter dans l’abstraction.
Deux manières de se représenter la scène
La visualisation associée place la personne dans la scène, à travers son propre regard et ses sensations. C’est la forme qui prépare, parce qu’elle fait vivre la situation de l’intérieur.
La visualisation dissociée la place à l’extérieur, en spectatrice de sa propre conduite. C’est la forme qui met à distance, utile pour analyser un comportement, pour relire une situation tendue sans la revivre, ou pour cesser de ressasser une échéance et cesser d’y laisser son énergie plusieurs jours à l’avance.
La distinction entre ces deux perspectives est établie de longue date dans la littérature, et leur efficacité respective dépend de ce que l’on cherche à travailler. Le choix se décide donc avant la séance, à partir de l’intention. Les protocoles détaillés sont développés dans deux articles du blog : la puissance de l’imagerie mentale et l’imagerie motrice.
Ce que l’outil demande
Un consensus d’experts réuni par la British Association of Sport and Exercise Sciences, auquel ont participé Aymeric Guillot et Christian Collet, dégage quelques conditions d’efficacité. Elles ont été formulées pour le sport, l’exercice et la rééducation, mais elles se transposent sans difficulté aux situations professionnelles.
Un objectif précis. On ne visualise pas « pour se préparer », on visualise quelque chose de défini : l’ouverture d’une réunion, le moment où l’objection tombera, la manière de conclure. Sans cible, la séance se dissout en rêverie.
Les sens utiles à la tâche. Une visualisation efficace n’est pas une pensée, c’est une expérience multisensorielle : ce que l’on voit, les sons et les voix autour de soi, les sensations de contact et d’appui, la perception de la position du corps et de ses muscles. Il ne s’agit pas pour autant d’empiler les cinq sens par principe, mais de mobiliser ceux qui comptent pour la situation. Pour une prise de parole, le visuel de la salle, le son de sa propre voix et la sensation des appuis suffisent à rendre l’image opérante.
Des images qui aident plutôt qu’elles ne rejouent l’échec, pour la raison exposée plus haut.
Des séances courtes, mais régulières. Quelques minutes répétées valent mieux qu’une longue séance exceptionnelle : l’attention se maintient mal et l’image se dégrade dès que la tenir devient un effort. Ces techniques se travaillent comme un entraînement, et une séance isolée la veille d’une échéance ne laisse rien de disponible le jour venu.
S’y ajoute une condition moins intuitive : un état de relâchement préalable, obtenu par quelques respirations ou une courte détente, faute de quoi l’agitation mentale empêche l’image de se former.
Reste la question que posent la plupart des personnes au premier essai, puisque certains se représentent des images nettes et d’autres presque rien. Les capacités varient effectivement, mais une ou deux séances de familiarisation suffisent le plus souvent à combler l’écart. Ne pas y arriver d’emblée n’indique aucune inaptitude.
En collectif
Le même outil se pratique en équipe, avec un déroulé différent. Chacun fait l’exercice pour son compte, puis le groupe partage ce qui a été vécu. Ce temps de mise en commun change la nature du travail : il fait apparaître que les uns se projettent en images, les autres en sensations ou en mots, et il ouvre une conversation sur les directions que chacun imagine pour un projet commun.
Là où ça marche moins bien
Toutes les situations ne se prêtent pas également à ce travail. La distinction est connue des chercheurs : les habiletés dites fermées, où le déroulé est stable et l’environnement prévisible, se préparent bien mentalement ; les habiletés ouvertes, où l’environnement change en permanence, se transfèrent plus difficilement.
Transposée au travail, la distinction éclaire bien des déceptions. Une prise de parole préparée ou une présentation dont on maîtrise le contenu relèvent du premier cas. Une négociation ou une réunion de crise relèvent du second, puisqu’il est impossible de se représenter à l’avance ce que fera l’autre. Dans ces situations, l’outil garde une utilité, à condition de changer d’objet : on ne visualise plus le déroulé, mais sa propre posture et sa façon d’accueillir l’imprévu.
Enfin, la visualisation ne remplace jamais la préparation du fond. Elle prépare à agir, pas à savoir. Quant à ses usages en récupération, en rééducation ou en accompagnement de la blessure, ils relèvent d’un autre cadre que celui du coaching professionnel et sont traités dans les articles cités plus haut.
Références
- MacIntyre, T. et al. (2013) : recommandations issues d’un consensus d’experts de la British Association of Sport and Exercise Sciences, dont Aymeric Guillot et Christian Collet, portant sur le sport, l’exercice et la rééducation, transposées ici à d’autres situations.
- White, A. & Hardy, L. (1998), The Sport Psychologist, 12(4), 387-403.
- Simonsmeier, B. A. et al. (2021), International Review of Sport and Exercise Psychology.
- Gregg, M. J., Clark, T. & Hall, C. R. (2008), « Seeing the sound: an exploration of the use of mental imagery by classical musicians », Musicae Scientiae, 12(2), 231-247.
- Knudstrup, M., Segrest, S. L. & Hurley, A. E. (2003), « The use of mental imagery in the simulated employment interview situation », Journal of Managerial Psychology, 18(6), 573-591.
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